Il y a des moments de grâce. De pureté. Ces moments qui sont faits pour accepter l'infini, le mystique. Où plus rien de ce qui est terrestre n'est envisageable. La contemplation totale. En football, la tragédie a ceci de grecque qu'elle met en suspens le "kaïros", le temps de l'occasion opportune. Le football attend le geste décisif, la passe ajustée, millimétrée.
En ce 1er Juillet 2006, il fait une chaleur quasi insupportable à Francfort. On rejoint la Commerzbank Arena, toute proche de l'aéroport en deux heures à peine depuis Strasbourg. Une Coupe du Monde s'y déroule. Un quart de finale qui, sur le papier, a tout du récit d'Homère. La France de Zidane, face au Brésil de Ronaldo. Huit ans après la consécration dans l'enceinte dionysienne, un soir de 12 Juillet. Tous les ingrédients sont là. Malgré l'avènement du football friqué, des pubs de sponsors à rallonge, des musiques d'Elvis revisitées, nous sommes à l'aune d'une rencontre épique, qui oppose deux styles finalement pas si éloignés que cela.
Francfort sera un atrium, une agora. Ce soir sera le soir des joutes. Les hymnes retentissent, les coeurs battent la chamade, les avions longs courriers nous survolent. Ces gens qui s'en vont rejoindre des contrées éloignées savent-ils déjà que les portes des cieux seront sur la pelouse aujourd'hui ? Les accolades sont franches. Comme une réunion d'anciens combattants. "Dis, tu te souviens de ce tampon en 1998" semble dire Barthez à l'oreille de Ronaldo...
L'arbitre engage la partie. 37ème seconde. Le maestro fait sienne son arène. Zinedine contrôle, se retourne, dribble d'une talonnade au milieu de deux costauds brésiliens, puis il enchaîne de deux passements de jambes qui élimineront un dernier téméraire. 37 secondes. Il aura fallu 37 secondes pour connecter le génie français à l'éternité. Dès cet instant, Zidane endossera un rôle quasi mystique. Il sera connecté avec une force tellurique dont seul lui aura le secret.
Ce soir là, chaque amorti, chaque geste fut une symphonie. Le cuir colle à ses pieds, il ne veut pas partir, soulignant son envie de rester attaché à son maître. De lob en passe décisive, les défenseurs brésiliens auront eu leur chemin de croix, un soir de Juillet 2006, à Francfort.
Ce soir là, Zinedine Zidane est entré comme l'enfant du siècle football. 100 ans après les premiers échanges de balle sur des terrains boueux d'Angleterre, il est le climax du jeu. Intense individuellement, furieusement intelligent collectivement. Le 1er Juillet 2006, Zinedine apposa un nom et un numéro sur le mot "génie" : Zidane, N°10.
Fusignano. Emilie Romagne. Au sortir de la guerre, la famille Sacchi se débrouille tant bien que mal pour joindre les deux bouts. Le petit Arrigo pointe le bout de son nez en 1946. Dès son plus jeune âge, il va tâter du cuir dans les rues pavées de ce faubourg de Ravenne. Le football devient son graal. Mais le petit Arrigo n'est pas ce que l'on appelle un colosse. Petit, frêle, échevelé, il n'a guère que son mental pour le faire gagner. Le mental, voilà l'alpha et l'omega du futur système qu'il mettra en place en Lombardie quelques années plus tard...
Après une carrière de joueur assez insignifiante entre sa ville natale et Bellaria, Arrigo se rend compte qu'il n'est fait que pour entraîner. Pour penser le foot, pour le modeler mathématiquement, littérairement. Au centre de formation de Cesena, où il glane son premier poste chez les jeunes, il créé des schémas, se les approprie, imagine des fractales, des placements de joueurs iconoclastes. Arrigo n'aime pas le travail physique, il compte sur l'intelligence et la vision pour débloquer une situation.
Arrigo débarque en tant qu'entraîneur en chef du Parma AC en 1985. Alors modeste équipe de série C1 (équivalent du National 1 chez nous), le prodige de Ravenne va construire une équipe en béton, avec des cireurs, des facteurs et des peintres en bâtiment. Les parmesans termineront largement premier du championnat devant Modène, et accèderont dès 1986 à la Série B. Le mythe est en route. Les gialloazzuri termineront 7ème de Série B en 1986-1987, avec une saison tonitruante de l'attaquant vedette Marco Rossi. Arrigo voit se prolonger l'aventure parmesane et se sent prêt pour la montée en Série A à l'orée de l'année 1987-1988. Sauf que ...
Un certain Silvio Berlusconi, débarqué en 1986 à la tête du mythique Milan A.C, voit d'un très bon oeil la venue du divin chauve sur le banc lombard. Qu'à cela ne tienne, et contre l'avis de tout le peuple rossonero, il demande à Arrigo de l'accompagner un bout de chemin dans la reconstruction du grand club milanais.
Les premiers temps sont redoutables. Arrigo est l'ancêtre de Marcelo Bielsa. Des idées arrêtées sur le foot, qui n'ont connu que l'apanage des clubs de divisions modestes. 2 entraînements par jour, des causeries longues comme un épisode de Derrick, des systèmes de jeu inconnus jusqu'alors. Bref, une bérézina. Malgré l'arrivée de Van Basten et Gullit, les milanais pointent à l'aube de la 6ème journée du championnat en piètre 12ème position.
Et puis...
Vint le match face à Vérone où Berlusconi, dans son style tout théâtral, tonna "Entre l'équipe et Sacchi, je choisis Sacchi". La légende est en route. Une série d'invincibilité grandiose qui amènera le club à gagner le Scudetto 1987/1988, et de se construire un palmarès qui ferait rêver le premier entraîneur venu.
Entre 1988 et 1990, le Milan AC deviendra la plus grande équipe de foot au monde. Arrigo deviendra Sacchi, et son modèle et ses valeurs deviendront un viatique pour tous les entraîneurs des années 90 / 2000. L'équipe qu'il forge à Milan est indestructible. Sacchi comprend que ses joueurs s'ennuient à enchaîner les entraînements matin et soir. Il va donc miser sur leur savoir, sur la vista, sur le coup d'après. Pour Sacchi, le foot ce sont trois valeurs cardinales : "l'émotion, la passion, la beauté". Sacchi appliquera la notion de "relation transitive" au football : le joueur donne de l'émotion au public qui lui renvoie en retour.
Le jour de gloire est arrivé
Le 24 Mai 1989 deviendra le climax de l'ère Sacchi. Milan, après avoir éliminé Brême et Madrid, affronte le Steaua Bucarest en finale de la Coupe d'Europe des Clubs Champions, dans un Camp Nou chauffé à blanc. L'équipe de Iordanescu, c'est l'équipe de Roumanie tout simplement : Lacatus, Hagi, Petrescu, Piturca, etc...
Mais en face, il y a onze golgoths qui n'attendent qu'une chose, ramener la Coupe aux grandes oreilles dans la cité lombarde. Résultat : 4 à 0 dans un match où le Milan AC montrera tout l'étude de son talent avec cette volonté constante de tourner le jeu vers l'attaque.
Et après ?
Sacchi a encore faim de titres. 1990, le Milan AC regagnera la Ligue des Champions face au Benfica Lisbonne de Vata (l'OM s'en souvient encore...). Puis vint les premières dissensions qui apparaîtront dès la saison suivante, malgré un beau parcours en Série A (second), et en Ligue des Champions. Mais ce soir de Mars 1991, l'OM de Waddle et Papin était trop fort. Les lumières s'éteignent sur le Vélodrome comme sur le grand Milan AC. Le match est perdu sur tapis vert pour les Rossoneri, et Sacchi s'en ira entraîner la Squadra Azzura jusqu'en 1996.
Malgré une très mauvaise entente avec Roberto Baggio, le mage chauve emmènera les siens en finale de la Coupe du Monde 1994. Le ciel de Pasadena accueillera bien volontiers le tir au but de l'homme à la queue de cheval qui crucifiera tout un peuple et scellera un peu plus la légende de la Selecao.
Sacchi vivotera et retournera même au Milan AC en 1996-1997. Avec l'auréole du saint-sauveur mais qui n'arrivera pas à redresser une équipe en plein déclin malgré ses stars : Boban, Davids, Weah, Reiziger, Desailly...
En 2001, Arrigo arrêtera définitivement les frais. Fatigué et usé, il préfèrera rejoindre des postes plus "confortables" à Parme ou au Real Madrid. Il en profitera même, dans un élan tout rance, pour critiquer la Squadra parce qu'elle "a trop de joueur de couleurs dans ses rangs". Une sortie par la petite porte pour l'ancien technicien de génie.
Mais au fait, c'était quoi la Méthode Sacchi ?
Guardiola, Ancelotti et même Mourinho s'en inspirent aujourd'hui. Sacchi a été le premier à abroger le Catennacio ("Cadenas" en italien : jeu basé uniquement sur le verrouillage de la défense et la prudence en attaque).
Plus de libéro, 4 défenseurs alignés, chaque joueur jouant dans une zone prédéfinie, que ce soit en attaque ou en défense. Le pressing est très haut et le hors-jeu est joué en permanence. Toute la pensée de l'équipe est tournée vers l'attaque. Chaque joueur devra être écarté de son précédent ou de son suivant au mètre près. Tout le monde court en même temps dans un sens ou dans l'autre.
Il arrivera, certains matchs, que le gardien ne touche aucun ballon de relance.
Source : Les cahiers du foot
Sacchi, c'était le jeu à l'état pur. La volonté farouche de faire naître de la philosophie dans le football. De pratiquer l'optimisme, la mise en avant de projets communs. Le football de Sacchi était un football de rêve. Un mélange de rigueur allemande, de folie brésilienne, et de tactique argentine. On disait que si le Milan AC du Mage était sélectionné en Coupe du Monde, il l'aurait gagné deux fois deux suite.
Bref, Sacchi c'était, chaque week-end, 90 Minutes de génie.
Après plus d'un 4 ans, il revient. "PANENKA", le blog du foot à Papa, des cartons verts, de la passe en retrait, du raté de David Ginola, de Bernard Pardo, des coupes-mulets, et des tacles assassins. Sur "Panenka", retrouvez la petite et la grande Histoire du Football. De gauche, de droite, latérale ou défensive, replongez-vous dans les archives du ballon Rond !
Aujourd'hui, évoquons un des magiciens du jeu. Un homme pour qui le fameux "sens du but" ne faisait jamais défaut. La crinière vissée sur sa tronche, les yeux bleus lagons. Tu l'as reconnu lecteur de Panenka, je vais évidemment parler aujourd'hui de Gabriel Batistuta, affectueusement surnommé "Batigol".
Tout commence à l'aube des années 70 dans le province de Santa Fe, et plus précisément à Reconquista. Le petit Gabriel ne sait que faire de ses pieds, et prend le chemin du Volley Ball qu'il pratique assidument pendant les cours et en dehors. A tel point que des recruteurs des équipes minimes de l'Argentine suivent de près ce génie naissant. Ses potos de l'époque en ont ras la couenne de le voir s'ébrouer derrière un filet, ils le préféreraient devant. C'est ainsi que le jeune argentin signe un premier contrat dans le club de son coeur : Les Newell's Old Boys. Il commence - tout naturellement - en tant que gardien, enchaînant les excellents matchs, rendant des clean sheet à la pelle. Mais l'envie de tâter le cuir se fait trop forte, et comme pour le Volley Ball, le petit Gabriel va s'entraîner dur pour rejoindre ses coéquipiers en attaque.
Avec les NOB, il va impressionner dès sa première année professionnelle chez les Seniors. En Copa Libertadores 1988, il enchaîne les buts, et va marquer le tournoi de son empreinte malgré une défaite en finale face au Nacional. Après un bref passage à River (où il marquera peu de buts...), il rejoint l'antre de la Bombonera à l'orée de la saison 1990-1991. Depuis le départ de Maradona, Boca Juniors souhaite retrouver son lustre d'antan, et qui mieux qu'un jeune échevelé plein de force, de fougue et de toucher, pouvait accepter cette mission. Batistuta arrive sur la pointe des pieds mais avec une réputation solidement construite. Résultats ? 47 Matchs et 25 buts. Mais l'envie d'Europe est trop forte, et va se jouer l'une des tragédies de mercato les plus surréalistes de ces 30 dernières années...
En 1990, Boca joue les premiers rôles avec un immense joueur du nom de Diego Latorre. 119 Matchs avec l'équipe de Buenos Aires, des buts en pagaille, une technique inégalable. Son compatriote Juan Simon (ancien de l'AS Monaco et de Strasbourg) l'encense, au point de le désigner "meilleur joueur argentin de sa génération". Les propositions pleuvent, et une d'entre elles va faire tiquer l'international argentin : La Fiorentina. Les dirigeants de la Viola succombe à ses charmes, en digne héritier du Pibe de Oro qu'il est. Boca en veut 2 Millions d'Euros, Firenze en payera 3 pour s'attacher ses services. Mais au moment de poser bagages dans la ville toscane, Lazarini (entraîneur musclé de la Viola) dénonce un chantage et prédit un avenir sombre à Latorre. "Je ne voulais pas d'un meneur de jeu, je voulais d'un buteur !"
Batigol est scruté sous tous ses angles et sa chance est d'avoir le même agent que Latorre. Qu'à cela ne tienne, la Fio écoule ses biftons et conquiert Gabriel et l'autre attaquant jeune pousse de Boca : Mohamed. La triplette post-Roberto Baggio est créée. La Viola aura des accents de tango argentin, elle va reconquérir des titres, manger le Napoli, et conquérir l'Italie. Oui mais ...
Aloisio, l'agent, se révèle véreux comme pas deux. Direction la prison sans passer par la case départ. Entre temps, Florence achète Effenberg et Brian Laudrup (excusez du peu...). Avant même le début de la saison 1991-1992, Latorre et Mohamed cirent le banc. Le génie argentin doit partir et être vendu par la Fio (ainsi était le monde avant l'arrêt Bosman...) pour cause de présence d'un étranger hors-UE de trop dans l'effectif. Mohamed sentira le coup et partira très vite à Independiente.
Et Batigol dans tout ça ?
Première saison à 18 buts pour 33 matchs joués. Les supporters du stade Artemio Franchi ne le hue plus comme à sa toute première apparition.
La suite ? Un régal pour les yeux. Malgré la descente de la Viola en Série B, Gabriel restera. Par amour du club. Geste qui le hissera au rang de "Dieu" vivant dans cette cité toujours ancrée à gauche où le forçat est érigé en héros.
La remontée est immédiate, et l'arrivée de Couto et Toldo aux buts ne fera que confirmer la mainmise de la Fiorentina sur l'Europe et le trio de tête du Calcio pendant les années 90.
Entre 1996 et 1998, Batigol plantera près de 65 buts. Une folie. Et en équipe d'Albiceleste me direz-vous ?
Batigol fut tout aussi beau à regarder planter des pions. Il jouera 3 coupes du Monde. Une paire (trop courte malheureusement) avec Maradona en 1994 et ce but fabuleux face à la Grèce...
En 1998, l'Argentine est favorite. De loin. Gabriel est impérial en phase de poules. 4 buts marqués, 1 contre le Japon (celui de la victoire) et 3 contre les modestes (mais complètement barrés) jamaïcains. Le match contre l'Angleterre, épique à plus d'un titre, le verra en planter un cinquième. Avant le match gâché face aux Pays - Bas, où l'ange de la Viola ne sera que l'ombre de lui-même, dans une équipe ciel et blanc complètement tétanisée par l'enjeu...
Arrivera 2002, la fin d'une génération dorée, les Veron, Simeone, Ayala, Ortega et consorts ne seront que l'ombre d'eux-mêmes. L'Argentine sortira par la petite porte, éliminée au premier tour face aux Nigérians et aux Suédois....
Crepuscule des dieux
Au début des années 2000, ne se sentant plus en odeur de sainteté du côté de Florence, Gabriel cède aux désirs de Fabio Capello, l'entraîneur de la Roma. Il sera sacré champion en 2001 avec encore 22 buts marqués...
Après un passage éclair et raté à l'Inter, le beau blond s'envolera pour le Qatar, mettre un peu d'épargne sous le matelas.
Mais pour tous les amoureux du foot, pour les trentenaires d'aujourd'hui, Batigol était notre idole. Tu étais dans la cour, attendant fébrilement la balle, tu jouais à la carotte, le hors-jeu n'était qu'une chimère. Ton meilleur pote t'a vu démarqué, transversale parfaite. Le ballon en mousse atterrissant sur la poitrine, une volée fusille le mur en béton faisant office de filet. Tu cries, tu retournes ton maillot sur la tête, tu fais l'avion, et tu cries à la Gilardi : "Baaaaatistutaaaaaaa".
Batigol, c'était le renard des surfaces ultimes, les vidéos de fin de l'Equipe du Dimanche. C'était une certaine idée de l'amour du maillot. C'était le foot. Tout simplement.